Article paru dans Ouest-France, édition caennaise du 21/01/2010 :

Caen, mercredi 20 janvier 2010.
Il est 9h30, ce mercredi matin, lorsque je me dirige vers le Centre commercial Paul Doumer qui abrite la Fnac de Caen.
Une pluie fine m'accompagne, bientôt rejointe par quelques personnes qui, courant ou avançant d'un pas alerte, nous dépassent.
Lorsque j'arrive sur place, le magasin n'a pas encore ouvert ses portes. L'endroit est noir de monde et les rues avoisinantes sont envahies. Je dénombre, au jugé, entre 4000 et 5000 personnes (32 selon la police).

Sont regroupées, serrées les unes contre les autres, se bousculant, se démenant pour être au plus près des portes lorsqu'elles leur délivreront le passage, des personnes parfaitement reconnaissables. Hommes ou femmes, entre 15 et 65 ans. Certains portent bonnet ou chapeau. D'autres sont venus tête nue. Parfois abrités par un parapluie. Ce sont les fans.
Je me fraye un chemin avec difficulté, brandissant ma carte de presse en hurlant "French Press" et donnant des coups de micros -"Blong"- sur la tête des récalcitrants qui me prennent pour un resquilleur.
Enfin parvenu à l'entrée du magasin, j'avise un homme.
"Vous attendez depuis longtemps ?"
Il me répond avec difficulté car, sous la pression de la foule qui le traîne et l'entraîne, il a le visage collé au verre de la porte principale du magasin.
Je parviens néanmoins à comprendre qu'il me dit avoir passé la nuit ici afin d'être le premier à toucher le livre adoré.

Soudain, nous distinguons quelques mouvements de l'autre côté de la vitre.
La foule se fait plus compacte et pressante.
Une silouhette se précise. Un homme en uniforme. Un des vigiles du magasin. Il porte à sa ceinture les clés qui dans quelques instants sortiront les portes de leur mutisme et libéreront la foule.
La lumière se fait à l'intérieur.
Dix heures sonnent à un clocher tout proche.
Puis, tout à coup, les portes s'ouvrent.
C'est la curée.
Cédant sous le poids des gens qui s'engouffrent dans le magasin, je tombe à terre, piétiné par 8000 à 10000 chaussures (64 selon la police) et perds un instant connaissance.

Lorsque je recouvre enfin mes esprits, je me dirige vers le rayon "Bandes dessinées".
L'ambiance est celle d'un Chaussureland le premier jour des soldes.
Chacun se bat pour happer d'une main aveugle un exemplaire DU livre posé en piles égales sur les tables du rayon puis, l'objet du désir enfin en sa possession, court vers une des caisses du magasin.
Le livre tant convoité ne sera sien qu'une fois payé.

Je rejoins Bruno, un des responsables du rayon "Bandes dessinées", qui, de loin, derrière son comptoir, observe tout ce tumulte.
"Nous avions contacté l'armée américaine pour qu'elle sécurise le rayon BD mais elle est trop occupée à Haïti."
Puis il me précise :
"La première mise en place est de 5000 exemplaires. Nous avons également commandé 1000 exemplaires des albums précédents. La sortie de celui-ci devait relancer leur vente. C'est toujours ainsi."

L'agitation dure encore quelques minutes puis tout à coup le calme se fait.
Le silence prend de nouveau possession des lieux.
Plus aucune trace de ceux qui, il y a  un instant encore, bataillaient pour empoigner LE livre.
Le rayon est désert. Tous sont partis et les tables sont vides.
Je me tourne vers Bruno :
"Il n'en reste même pas un exemplaire pour moi. Comment vais-je pouvoir chroniquer l'album ?"
- Il vous faudra attendre le réapprovisionnement. D'ici quelques jours, je devrais en recevoir d'autres. En attendant, prenez donc ceci.
Il plonge sous son comptoir puis se redresse et me tend un album de BD.
"C'est aussi une parution du jour."
Je regarde, un peu inquiet, le livre qu'il me met entre les mains.
"Ca paraît bien sérieux."
- Bah... Faute de grives...
Je le remercie et le laisse alors qu'il commence à remettre un peu d'ordre dans le rayon.

Quelques instants plus tard, après être passé par une caisse, sort du magasin avec, sous le bras, au lieu du dernier "Valérian" ("L'ouvre-temps", Dargaud, 11,50 Euros), le premier tome d'une série intitulée "L'histoire de la musique en 80 tomes" (Fluide Glacial, 9,95 Euros) d'un certain Thiriet.

Voilà ce que c'est, Jean-Michel, que de faire paraître ton nouvel album en même temps que le dernier d'une série à succès.