Jean-Michel Thiriet a gentiment accepté de répondre à quelques questions.
Voici ses réponses.

Petite précision :
Une chose me gêne dans les interviews, ce sont les caractères gras que l'on utilise pour les questions et les caractères normaux utilisés pour les réponses, ce qui donnerait à penser que les questions sont plus importantes que les réponses. Je sais bien qu'il s'agit aussi d'une question de lisibilité mais pour ne pas arriver à faire ce qui me gêne, j'ai fait précéder chaque question de "Q" (comme question) et chaque réponse de "Th" (comme réponse ?).
Voilà. Le plus intéressant est ce qui suit.

Q:> Tous les enfants dessinent. Puis, devenus plus âgés, la plupart s'arrête de le faire tandis que d'autres continuent et y trouvent un moyen d'expression. Quand t'es-tu aperçu que dessiner était pour toi une façon de t'exprimer ?

Th:> Mon père dessinait des cowboys à cheval et des indiens pour nous amuser. j'ai essayé de faire pareil... Je me souviens qu'à dix ans j'avais déjà quelques ambitions. Faut dire que j'ai lu le premier Astérix l'année de sa sortie... 1964?

Q:> Je crois que c'était en 1961. Tu dis que ton père vous faisait des dessins pour vous amuser. Il dessine bien ? Il y a des artistes dans ta famille ?

T:> Mon parrain, forgeron des mines à HÉNIN-BEAUMONT, jouait du jazz toute la nuit entre deux journée à la mine, sans dormir. Sinon, mon frère est musicien et ma nièce et réalisatrice du film ARIOL, de GUIBERT...

Q:> L'humour permet de de séduire, de se défendre, de se protéger...
Quand t'es-tu aperçu que tu avais de l'humour ? Comment l'as-tu utilisé et de quelle façon ? Comment définirais-tu ton humour ?

Th:> J'ai constaté que la dérision et la déconnade pouvait suppléer à mon manque de performances sportives et de présence physique en général... Et puis, l'humour est un outil très utilisé par mon père, encore, et mon frère, qui m'a initié à plein de trucs, dont la lecture de Pilote, de Gotlib, etc... Plus ça va, plus je me méfie de l'humour... et fais la différence entre être cynique et user de dérision, ce que je fais souvent, et le sens de l'humour, qui est une distanciation que l'on a face aux épreuves. Là, je chie complètement.
Définir... Poético-humoristique, dit-on... On m'a demandé d'interrompre TROIS TIERS DE TRIO avec cet argument : "dérive poétique". c'est très péjoratif...

Q:> Ton frère t'a initié à Pilote, Gotlib... Ton frère est plus âgé que toi ?

Th:> vi

Q:> Il a des talents aussi ?

Th:> vi il écrit, a fait des sketches pour France-Inter qui furent lus par ROMAIN BOUTEILLE, CLAUDE PIÉPLU ET FRANCOIS MOREL.

Q:> Ton dessin est très reconnaissable, ta calligraphie aussi.
Euh... tu dessines à la plume ou au pinceau ?

Th:> J'avais lu dans un interview de Gotlib qu'il dessinait à la plume SERGENT-MAJOR... Alors, j'ai fait de même. Quand je l'ai rencontré, je lui ai annoncé, tout fier, mais il a nié s'être jamais servir de ça. Pfff. Retour case départ.
J'ai utilisé des Gillot, mais Edika faisait une razzia dans les magasins parisiens et on n'en trouvait plus, alors j'ai adopté les plumes atome, qu'on trouve partout, et qui ne coûtent pas cher. Et pis surtout, c'est ce qu'utilise JC MENU, alors vu la large palette des ses traits, fins ou très épais, y a pas de raison d'utiliser autre chose. Et lui, je l'ai VU LES UTILISER HAHAHA.

Q:> Te reconnais-tu quelques influences ? Quels sont les auteurs, quels que soient leur art, qui t'ont marqué ?

Th:> CABANES, MASSE, LOUP, LUCQUES, tous quatre virés de FLUIDE... et pis GOOSSENS, TATI, HUGOT... Je ne sais pas si toutes ces influences se voient, disons qu'elles ont été formatrices de ma passion.

Q:> Tu reconnais une filiation avec Gébé. Lui était très politisé et une partie de son oeuvre est marquée par la politique. On ne peut pas dire que ce soit ton cas. Y a-t-il de la politique dans tes dessins ?

Th:> J'ai essayé de faire des dessins politiques pour le CANARD, CHARLIE HEBDO, SINÉ HEBDO... Je n'ai pas eu la moindre réponse... Faut dire que ma spécialité c'est plutôt les gags avec des LAPINS.
J'ai aussi participé à AMNESTY INTERNATIONAL, mais décidément, je n'arrive pas à abstraire ou faire de l'humour avec les sujets graves. Je préfère faire des dessins avec des LAPINS.
J'ai quand même fait des dessins bénévoles pour la presse d'extrême-gauche, mais me suis lassé de leur dogmatisme et de leur amateurisme en tant que journalistes et maquettistes!!!

Q:> On trouve tes premières traces dans Fluide Glacial en 1984. Sont-ce tes débuts dans la BD ou bien avais-tu fait d'autres choses avant ? As-tu participé à des journaux amateurs (genre journaux lycéens ou fanzines) ?

Th:> Boah nan très peu. CHIC, le PSIKOPAT ILLUSTRÉ, le journal du Conseil Général du Gard, la revue d'Amnesty....

Q:>  T'as dessiné dans CHIC ? Je ne me souviens pas. C'était le journal de BD de Lob, c'est ça ? Y a pas eu bcp de numéro.

Th:> vi. LOB. Il aimait bien ce que je faisais. J'ai pas eu le temps de le rencontrer, comme ALEXIS, et FRANQUIN, entre autres...

Q:> Comment es-tu arrivé à Fluide Glacial ?

Th:> J'ai envoyé des planches... ils m'ont pris une page, alors j'ai décidé d'insister. J'ai pris la place de COUCHO qui partait... A l'époque, les dessinateurs étaient moins nombreux mais on leur demandait une régularité absolue pour fidéliser le lectorat... Alors il y avait peu de places... J'ai eu la chance d'arriver au bon moment.. Enfin, ça a pris 3 ans avant que je devienne régulier, en juillet 1986, je m'en souviens comme si c'était il y a 25 ans.

Q:> Fluide Glacial publie tes premiers albums assez rapidement, puis de façon rapprochée en suivant le rythme de publication dans le magazine : "Histoires peu crédibles" en 1989, "Contes d'à côté" en 1990, "Trois tiers de trio" (dans la foulée de la publication dans Fluide) en 1992 et 1993, "Combien de marins" avec Baron Brumaire en 1994. Pourquoi "Verte campagne" n'a-t-il pas été publié chez Fluide mais à L'Association ? (il y a un précédent avec Blutch et des récits de Sunnymoon)

Th:> Ben pour les mêmes raisons que BLUTCH! Pas vendable... Ou trop peu.
Il y avait eu "CHAT MANGE PAS D'PAIN", aux Mal-Elevés, précédemment.. Mêmes raisons..

Q:> Tu as connu plusieurs rédacteurs-en-chef à Fluide et, alors que d'autres dessinateurs sont partis, tu es toujours là et en es devenu un des piliers. Comment expliques-tu cette situation ? Comment ont été tes rapports avec les différents rédacteurs-en-chef ?

Th:> Pas pilier. Pilotis. Un pilier, on l'enlève, ça tombe.
Les rapports ont été variables. J'ai toujours espéré que Fluide devienne CHARLIE-MENSUEL. Mais ce n'est pas leur propos. Les meilleurs rapports sont ceux que j'ai avec THIERRY TINLOT, qui est très à l'écoute, très impliqué et très franc, surtout, ce qui fait avancer les choses très vite.

Q:> Tu aurais voulu faire de Fluide un Charlie mensuel. T'entends quoi par là ?

Th:> L'ouverture sur la bande dessinée innovatrice, par exemple.

Q:> Diversifier les BD, mettre des BD non-humoristiques, l'ouvrir aux BD anciennes, aux BD étrangères ?

Th:> vi

Q:> Tu commences à travailler à Spirou en 1993. Comment y es-tu entré ?

Th:> MENU m'a dit "Tiens , J'ai rencontré TINLOT qui aimerait travailler avec toi..." Je l'ai appelé l'après-midi même et paf. C'était parti pour 15 ans.
Il a tout essayé pour que j'arrive à pondre UN TRUC QUI MARCHE, comme dirait BASHUNG, mais je ne suis bon que sur les trucs courts... Je n'arrive pas à inventer des personnages à personnalité précise, ou des univers bien définis... Je pratique plutôt un comique de situation... D'où ma flexibilité et ma faculté d'adaptation à des évènements journalistiques ponctuels, animations, gags, etc...

Q:> Comment s'est faite ta collaboration avec Larcenet sur "La vie est courte" ? Qui en a eu l'initiative ?

Th:> Laurent DUVAULT, qui aimait mes idées mais considérait mes dessins comme peu commerciaux. J'ai donc envoyé des kilos de fax à LARCENET qui les dessinait.
DUPUIS a proposé qu'on sorte l'intégrale, il y a peu, mais LARCENET a refusé, prétextant qu'il avait fait tellement de progrès en dessin qu'une telle réédition nuirait à son image (je cite.)

Q:> Qui est Laurent Duvault ?

Th:> Directeur de collec chez Dupuis, à l'époque, à qui on doit entre autres LA FILLE DU PROFESSEUR, DE SFAR ET GUIBERT....

Q:> Plus généralement, quand tu scénarises pour d'autres (Baron Brumaire, dernièrement Thierry Robin pour "Sex crimes"), d'où vient la demande ?

Th:> C'est l'éditeur qui cherche à me faire enfin vendre un peu d'albums...

Q:> Dans ton travail, on trouve aussi bien du dessin d'humour, des strips, des demi-planches, sans doute plus rarement des planches complètes, et des récits un peu plus longs de 4, 5 ou 6 pages (je mets de côté "Fugue pour six pattes", un peu à part, qui fera l'objet d'autres questions). Comment travailles-tu ?
Je suppose que les récits les plus longs font l'objet d'un découpage élaboré. En ce qui concerne les autres formes, fais-tu des brouillons ou sont-ils réalisés d'un premier jet ?

Th:> Tout est dessiné et découpé, car j'estime que la réussite d'un gag ou d'une histoire tient beaucoup au rythme qu'on choisit, et à la mise en scène, même si ça frustre un peu le dessinateur...

Q:> Quand tu scénarises pour les autres, sous quelle forme livres-tu ton scénario ?

scenar_red

 

Q:> T'es-il arrivé de travailler sur un scénario qui n'est pas de toi ?

Th:> Jamais!!!

Q:> Tu sembles être l'homme providentiel. On ne compte plus les idées que tu as pu fournir pour toi ou pour d'autres pour le sommaire de Spirou (c'est encore le cas actuellement) ou d'autres rubriques en général très courtes. De même pour la rubrique de Deup dans Fluide ou pour les HS de Fluide (et même pour le blog de Fluide où tu sembles très actif). Comment te viennent tes nombreuses idées ?

Th:> Eh ben... Je cherche, si ça vient pas je me couche, et dans le noir ça vient mieux. Je retombe souvent sur de vieilles idées déjà exploitées, alors je cherche encore.

Q:> Suite de la question précédente : une infime partie de cette production a été publiée dans "Combien de capitaines". En verra-t-on un jour une publication intégrale ?

Th:> JE NE PENSE PAS.

Q:> La musique semble avoir une grande importance dans ta vie. Elle apparaît dans tes BD jusqu'à en être le sujet principal ("Trois tiers de trio", "Les brigands du Vistre", "L'histoire de la musique en 80 tomes"). D'où vient ce besoin d'en parler ? Quels sont tes rapports à elle ?

Th:> J'ai commencé la musique à peu prés en même temps que le dessin... C'est complètement autre chose, le contact avec les gens, l'extériorisation, le spectacle. C'est le contraire du caractère solitaire et introverti du dessinateur... Je suis hélas plus efficace en scénarios... J'ai écrit quelques chansons mais ça n'intéresse personne. C'est un métier très dur et qu'il faut pratiquer très longtemps avant de se faire un trou... Alors c'est plutôt un loisir...

Q:> En ce qui concerne les récits de "Les brigands du Vistre", est-ce du vécu ?

Th:> Pas mal d'évènements réels servent de base....  Mais pas le gros monstre vert qui sort d'une mare, par exemple.

Q:> "Fugue pour six pattes" est ton premier long (très long) récit. Comment l'as-tu élaboré ?
Il semble y avoir une sorte d'écriture automatique. Quelle en est la part d'improvisation ?

Th:> 100%. Je me suis dit que certains le faisaient en racontant des histoires absolument pas intéressantes de leur vie quotidienne.. J'ai relevé le défi de faire pareil mais en plus rigolo.

Q:> Une suite est-elle prévue comme le laisse entendre la dernière page du livre ?

Th:> Pas vraiment. J'aimerais essayer maintenant le contraire, à savoir une histoire bien ficelée et contrôlée.

Q:> Tu as publié 3 livres à L'Association plus quelques participations : quels sont tes rapports avec cet éditeur ?

Th:> JC MENU a et est toujours une grande influence en ce qui concerne la bande dessinée, l'éthique artistique, la musique, et les baskets.

Q: Tu as travaillé pour Canal + : comment en es-tu arrivé à cette collaboration ? Qu'y faisais-tu plus particulièrement ?

Th:> J'ai écrit des sketches pour LES NULS L'ÉMISON en 1993, puis j'ai participé à la première année de GROLAND, mais je n'étais pas à ma place. Humour trop carollien, pas assez politique.

Q:> Tu sembles d'ailleurs diversifier ta façon de t'exprimer. Tu fournis des illustrations pour "Pour la science" (on a fait appel à toi ?), tu as illustré les livres de Hervé Thiellement (d'ailleurs, en as-tu illustré d'autres ?), tu as remporté un prix pour ton court-métrage "Pecking chicken", tu sembles très attiré par le multimedia : c'est un besoin de te renouveler ?

Th:> C'est LÉANDRI qui m'a branché avec POUR LA SCIENCE, évidemment. Ca fait 11 ans, maintenant... Faire des gags pour des non-lecteurs de bandes dessinées, scientifiques de surcroît, est un exercice très intéressant : ce qui marche avec les lecteurs habituels ne fonctionne pas, il faut trouver un autre angle... Et puis c'est de l'illustration, alors on sert un propos, c'est une contrainte intéressante... bien que cela manque d'articles sur les LAPINS.
Se renouveler... Je ne sais pas... J'ai l'habitude de dire qu'un artiste éprouve souvent le besoin d'utiliser d'autres moyens de s'exprimer. On dit toujours la même chose, en dessin, en musique, en vidéo... Mais que dit-on? Et pourquoi? Je ne sais pas encore très bien.

Q:> Quels sont les auteurs de BD actuels desquels tu te sens le plus proche ?

Th:> Proches je sais pas mais j'adore LIBON pour sa fraîcheur moderne, et JAKE RAYNAL pour sa noirceur moderne.

Q:> Quels sont tes projets actuels ? As-tu des envies particulières ?

Th:> Butiner, toujours... Plus de musique, plus d'illustrations... Faire cet album que me réclame BERCOVICI depuis trois ans... Refaire des clips en Flash... Ecrire des chansons pour d'autres...